Latomus 2 (1938) pp. 106-111


Le problème de l'Institutum Neronianum

On peut actuellement poser ainsi le problème de l'Institutum Neronianum : Tertullien, dans l'Ad nationes (1, 7) nous parle d'un Institutum Neronianum, et, dans l'Apologétique (IV, 4), d'une formule appliquée aux chrétiens et qui parait bien être celle de cet Institutum (cf. V, 3). Il la présente ainsi : « Non licet esse vos » ; d'où on peut facilement tirer, comme l'a déjà fait Sulpice-Sévère (Chron. II, 29) : «Non licet esse christianum.». Les deux ouvrages sont de 197; le décret de Néron vraisemblablement de 64; que savons-nous, dans cet intervalle, de l'Institutum ?

En 64, Néron, accusé d'avoir allumé le terrible incendie qui dévasta Rome, fit dévier sur les chrétiens l'impopularité dont il était menacé : « subdidit reos », nous dit Tacite; et après avoir expliqué ce qu'étaient les chrétiens, il ajoute : « Igitur primum correpti qui fatebantur, deinde indicio eorum multitudo ingens haud perinde in crimine incendii quam odio generis humani convicti sunt ». Il ressort de ce passage, que non seulement il n'est pas question d'un texte juridique, mais que Tacite nous semble plutôt nous présenter la première persécution comme une série de mesures administratives ou policières commencées ou continuées sans autre justification que le bon plaisir de la foule.

La lettre de Pline à Trajan (X, 95) offre de plus graves difficultés. Pline, gouverneur de Bithynie, écrit à l'empereur une lettre, comme d'ordinaire, élégamment écrite, mais où se révèlent les soucis d'un administrateur et d'un juriste consciencieux, et par conséquent dont tous les termes doivent être soigneusement pesés. Il y pose une série de questions dont une domine et résume toutes les autres : faut-il punir chez les chrétiens le simple fait d'avoir adhéré au christianisme ou les actes scandaleux qui semblent plus ou moins indissolublement liés à leurs croyances? 1. Et dès maintenant une difficulté se présente: Comment Pline pourrait-il poser une pareille question, s'il avait entre les mains la formule «Non licet esse christianum», qui |p107 précisément (Tertullien a bien soin de le souligner) porte sur le nomen. Et toute la suite de la lettre confirmera cette ignorance; car Pline a justement besoin de savoir s'il existe un texte de ce genre pour fixer sa ligne de conduite à l'égard des chrétiens. Il y a d'abord ceux qui s'avouent chrétiens et persistent à l'être ; contre ceux-là, Pline sévit, et il prend soin de nous expliquer pourquoi ce n'est évidemment pas pour christianisme, puisqu'il ne sait pas si le christianisme est puni comme tel; ni pour les flagitia, puisqu'il ne se préoccupe même pas de savoir s'il en a été commis; il les punit pour « entêtement et obstination inflexible » 2. C'est que, en pareil cas, le gouverneur use de son droit de coercitio 3 qui lui permet de réprimer tout ce qui ..dans les actes, les paroles, les croyances, porte atteinte à l'ordre public. Mais il y a d'anciens chrétiens qui renient leur religion ; ceux-là, on ne peut les accuser d'entêtement. On pourrait sans doute les punir pour actes scandaleux; mais, après enquête, il appert qu'ils n'en ont pas commis. Reste .un seul cas où ils pourraient être frappés, c'est celui où le simple fait de christianisme serait assimilé à un crime et puni comme tel par les lois ; et voilà pourquoi Pline a absolument besoin d'être éclairé sur ce point.

Or à cette question précise et pressante Trajan, ou plutôt le secrétaire impérial qui a rédigé le rescrit, ou ne répond pas du tout ou oppose une fin de non-recevoir, selon la façon dont on interprète la phrase : neque enim in universum aliquid, quod certam formam habet, constitui potest. Si le Non licet esse christianum n'est pas cette formule générale, qui revêt une forme précise, que faut-il donc à l'empereur ? Qu'on admire tant qu'on voudra les conseils pratiques que Trajan donne à Pline, cela est fort bien ; mais cela n'a rien à voir avec le problème qui nous occupe.

J'aurais laissé de côté une difficulté moins grave, si elle n'avait donné lieu à une assimilation, qui la souligne plus qu'elle ne la résout. On a constaté depuis longtemps l'existence de propriétés corporatives chrétiennes; et l'on tend à abandonner aujourd'hui l'idée de De Rossi, suivant lesquelles les communautés chrétiennes, pour avoir droit de propriété, se seraient constituées en collèges funéraires 4. On a fait remarquer que, |p108 dans d'autres temps et dans d'autres, pays, des associations illégales ont pu être tolérées par le gouvernement. Mais elles n'ont jamais eu, que je sache, aucun droit de propriété ; et il. y a tout lieu de supposer qu'il en était de même à Rome, à l'époque qui nous occupe.

Frappé de toutes ces obscurités, j'ai cru pouvoir expliquer les premières persécutions, non par une loi, mais uniquement par la haine dont les chrétiens sont l'objet, et le désir qu'avait le gouvernement impérial, en les persécutant, de donner satisfaction à l'opinion publique. Pourquoi les chrétiens sont-ils odieux ? Il serait sans doute difficile d'en donner une raison valable; mais on pourrait certainement analyser les sentiments qui animent le vulgaire, en englobant sous ce vocable aussi bien la haute société que le menu peuple. Ce qui déplait évidemment à celui-ci, c'est d'abord que des gens qui sont pour la plupart de sa condition « ne fassent pas comme tout le monde » 5. Or les chrétiens devaient se mêler le moins possible à la foule, dont les moindres actes, sont, peut-on dire, imprégnés de paganisme. De plus quelques-uns peut-être se permettaient à l'égard des dieux et des pratiques polythéistes des sourires et des plaisanteries qui scandalisaient les païens; d'autres adoptaient à l'égard des non-chrétiens une attitude revêche qui rebutait. Il devait y avoir de mauvais chrétiens ; il pouvait même se trouver de faux chrétiens, qui interprétaient au gré de leur fantaisie et de leurs passions des croyances plus ou moins exactement connues, cas isolés sans doute, mais la masse est prompte à généraliser. D'autre part la haute société n'était pas moins hostile. Rationalistes et philosophes, persuadés d'être arrivés, grâce à un ingénieux éclectisme, au maximum de vérité que l'homme peut atteindre, en métaphysique ou en morale, les membres de cette société se sentaient agacés par ce mysticisme nouveau, qui leur apparaissait pure démence, et s'adressait même aux simples d'esprit. Traditionalistes néanmoins, ils voyaient d'un mauvais œil des gens refuser de s'associer au culte national, qui leur semblait à eux si peu gênant. Enfin leur fierté aristocratique s'offusquait de cette religion, née de petites gens et répandue surtout parmi les petites gens. Disposés à les écraser d'un méprisant silence tant qu'ils ne faisaient pas trop parler d'eux, les plus hauts personnages, lorsque les circonstances les |p109 mettalent en présence des chrétiens, en arrivaient vite à considérer la fidélité dé ceux-ci à leurs croyances comme une insolence et une bravade, et, irrités, à se servir de leur pouvoir pour les en châtier: Enfin le développement des doctrines nouvelles inquiétait ceux qui, à un titre quelconque, vivaient de la religion officielle, paysans à qui on achetait les victimes, desservants des temples, architectes, statuaires, marchands d'objets de piété 6. On comprend dès lors quel accueil on devait faire de tous côtés aux rumeurs infâmes que la malveillance faisait courir sur le compte des chrétiens et qui, transformant leurs pratiques en crimes noirs, les accusait d'homicide ou tout au moins d'immoralité. La prévention aveugle tellement les esprits qu'une âme élevée et cultivée comme celle de Tacite ne craint pas de se faire l'écho de ces accusations non seulement sans contrôle, mais sans rien préciser, faute de pouvoir sans doute apporter des précisions 7. De pareilles calomnies étaient d'ailleurs choisies avec une abominable perfidie; car elles ne tendaient à rien moins qu'à faire sortir le gouvernement de son apathie et à l'obliger à sévir. Car, ainsi que l'a très bien montré M. Last pour l'époque républicaine dans une communication faite en décembre 1936 à la Société des Etudes latines, le gouvernement romain ne manifeste aucune hostilité de principe contre une croyance, quelle qu'elle soit ; il n'intervient que si elle lui paraît avoir des conséquences fâcheuses, comme de favoriser l'escroquerie ou d'aboutir à des actes immoraux. En accusant les chrétiens non seulement d'homicide, accusation dont ils devaient se laver assez facilement la plupart du temps, mais d'orgies scandaleuses 8, qui évoquaient le souvenir fâcheux des Bacchanales 9 et dont il était plus difficile de prouver l'inexistence, on justifiait par avance, on provoquait l'action des pouvoirs publics. Mais, et c'est sur ce point que je voudrais insister, l'autorité n'était pas pressée d'agir : tolérante par principe (on ne voit pas en effet pourquoi elle aurait changé d'attitude depuis l'établissement du principat), elle savait sans doute à quoi s'en tenir sur les prétendus scandales qui se produisaient dans les réunions chrétiennes, car on ne conçoit guère qu'un régime si |p110 soupçonneux n'ait pas eu d'espions partout. Seulement le régime impérial a aussi besoin plus que tout autre de s'appuyer sur l'opinion et sur la masse, et il se gardera bien de la heurter de front sans nécessité. Or quelle nécessité y a-t-il de désarmer l'hostilité des foules à l'égard de petites gens, en partie étrangers, qui ont d'ailleurs une tendance regrettable à s'isoler, et qui enfin refusent d'accorder à l'empereur les hommages que le paganisme lui prodigue ? Plutôt que d'offrir à ce flot de haine un barrage plus ou moins solide, n'est-il pas préférable de canaliser ces mouvements populaires et les faire dériver vers des fins politiques ? Et c'est précisément ce que va faire Néron 10.

Si l'on partage cette manière de voir, que bien des faits rendent vraisemblables, on peut prendre à la lettre la phrase précitée de Tacite. On accuse les chrétiens d'être les incendiaires; on obtient, par la torture ou autrement, des aveux ou des dénonciations; puis laissant cette accusation, on continue les persécutions, comme en vertu de la force acquise, et on condamne les chrétiens... pour misanthropie (c'est, grossi, le reproche d'insociabilité dont je parlais tout à l'heure). Désormais le branle est donné ; ces poursuites constitueront un précédent pour les successeurs de Néron. Un autre prince, plus scrupuleux, eût peut-être hésité à prendre pareille initiative; désormais, dans ce pays où la coutume a force de loi, les meilleurs s'abriteront derrière ce précédent, ou plutôt ils n'auront qu'à laisser faire et à freiner bien plus qu'à encourager.

Envisagées sous cet aspect, toutes les difficultés, que nous avons signalées s'évanouissent. Il y a en Bithynie des chrétiens ; comment Pline les avait-il découverts ? il ne le dit pas. Il est probable qu'étant donné son caractère paisible il n'a pas dû s'appliquer à des recherches; il s'est trouvé probablement en présence d'une violente agitation anti-chrétienne. Ce qui semble confirmer cette hypothèse, c'est la rapidité avec laquelle, de l'aveu même de Pline, les accusations se répandent ; on va jusqu'à afficher une dénonciation anonyme 11. Que décidera alors le gouverneur? Probablement de faire venir les inculpés et de leur tenir ce langage : « Vous voyez que votre conduite est un élément de désordre; votre attitude a l'air d'une provocation; renoncez donc à des croyances absurdes et choquantes, qui ne peuvent entraîner que désordre et immoralité ». Lorsque à ce discours, que |p111 Pline s'imagine bienveillant et presque cordial, les chrétiens répondent par un refus catégorique, les sentiments du gouverneur changent, et le ton qu'il emploie aussi : « Une pareille obstination est de l'insolence et de la rébellion, je vais sévir contre vous ».

La réponse de Trajan, dans notre hypothèse, est tout à fait explicable; puisqu'il ne s'agit que de donner satisfaction à l'opinion, on poursuivra les chrétiens juste dans la mesure où il faut obtenir l'apaisement nécessaire. Si étrange que cela puisse paraître, Trajan n'a pas à l'égard des chrétiens d'autres sentiments que Néron ; il a la même préoccupation que son prédécesseur : obéir docilement à l'opinion publique; s'il semble moins dur, c'est uniquement qu'il n'a pas besoin d'opérer une diversion, de détourner le mécontentement populaire, en le faisant retomber sur d'autres.

Il n'est pas jusqu'à la situation des communautés chrétiennes qui ne s'explique mieux dans cette hypothèse. Car si aucune loi formelle n'interdisait le christianisme, elles restaient légales et pouvaient régulièrement posséder, alors que l'animosité publique en persécutait les membres. Loin que leur situation fût analogue à celle des associations auxquelles nous avons fait allusion plus haut, elle était exactement l'inverse : elles étaient légales, sans être toujours tolérées.

Evidemment une telle théorie suppose que l'Institutum Neronianum est une erreur ou une invention de Tertullien; cela ne me paraît pas impossible. Un dialecticien comme lui a besoin de s'attaquer à quelque chose de concret, qui lui permette de mettre ses adversaires au pied du mur. Qu'il ait imaginé un décret de Néron s'explique, et par le fait que les persécutions datent en effet de lui, et par le désir de justifier la thèse, suivant laquelle les plus mauvais empereurs ont été les plus acharnés persécuteurs. Quant à la formule, elle a pu lui être suggérée par la lettre de Pline, sur laquelle il se fonde précisément dans l'Apologétique pour prouver que ses adversaires ne condamnent qu'un nom, qu'ils ont préalablement vidé de tout sens 12.

A. BOURGERY.


1. p.106 (1) Nec mediocriter haesitavi... nomen ipsum, si flagitiis careat, an flagitia cohaerentia nomini puniantur.

2. p.107 (1) Neque enim dubitabam, qualecumque esset quod faterentur, pertinaciam certe et inflexibilem obstinationem debere puniri.

3. p.107 (2) Je remercie M. Piganiol de m'avoir suggéré cette explication.

4. p.107 (3) Voir sur cette question J. ZEILLER, dans l'Histoire de l'Eglise de Fliche et Martin, t. II, ch. XXVIII.

5. p.108 (1) En dehors des païens, le monde romain ne connaissait que les Juifs. Que les chrétiens prétendissent former une troisième catégorie (tertium genus, cf. TERTULLIEN, Scorpiace, 10) cela seul paraissait inadmissible.

6. p. 109 (1) C'est ainsi Qu'un orfèvre suscite à Ephèse une émeute contre saint Paul (Act. XIX, 25-27).

7. p.109 (2) Ann., XV, 44 « per flagitia invisos... adversus sontes et novissima exempla meritas ».

8. p.109 (3) Cf. par ex. TERTULLIEN, Apol., IX.

9. p.109 (4) C'est sans doute ce décret sur les Bacchanales que rappelle TERTULLIEN dans l'Apologétique, VI, 7.

10. p.110 (1) TAC., XV, 44. Ergo abolendo rumori, Nero subdidit reos.

11. p.110 (2) PLINE, ibid., « diffundente se crimine... Propositus est libellus sine auctore, multorum nomina continens ». 

12. p.111 (1) Le 11 décembre dernier, à la séance dé la Société des Etudes Latin.es, j'ai attiré l'attention de l'assemblée sur les difficultés que présentaient certains textes, pourtant bien connus, relatifs aux premières persécutions et à la politique des empereurs, de Néron à Trajan, à l'égard des chrétiens. Une discussion a suivi, du plus haut intérêt, à laquelle ont pris part quelques-unes des personnalités les plus qualifiées pour traiter de ces questions. D'utiles précisions ont été apportées, des points obscurs élucidés. Je dois reconnaître que ma thèse ne m'a rallié aucun suffrage; l'autorité de Tertullien l'a emporté. Il n'en reste pas moins que l'existence de l'Institutum Neronianum ne paraît pas conciliable avec les textes indiqués plus haut et que la tâche incombe encore à ses défenseurs de montrer comment cette conciliation peut se faire.


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